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Les martyrs
Chine
Nº 828
1834 – 1868

Jean Rigaud reconnaît le Ciel comme sa véritable patrie

Dernier enfant de Joseph Rigaud et de Jeanne-Claude Vauthier de Montfort, Jean naît en 1834 à Arc-et-Senans, en Franche-Comté. De faible santé, il parvient pourtant, en s’appuyant sur l’aide de Dieu, à répondre à l’appel de la prêtrise, puis à la vie missionnaire. Pendant six ans, il cherche à faire connaître l’amour de Dieu pour tous les hommes aux Chinois dont il a reçu charge d’âme et, à la suite du Christ, il leur donne enfin le suprême exemple : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » ( Jn 15,13 ).


Les raisons d'y croire

  • La force d’âme de Jean est remarquée de tous. Elle s’enracine dans sa confiance en Dieu, qu’il invoque toujours dans les épreuves. Ainsi écrit-il à son père, en 1852 : « Vous craignez sans doute que ma santé ne me permette pas d’étudier… Dieu n’est-il pas avec moi ? Il me donnera ce dont j’ai besoin, pour l’état auquel il me destine. »

  • Ses condisciples au séminaire témoignent de l’équilibre humain de Jean. Ainsi l’abbé Remonay : « En récréation, en promenade, il ne parlait jamais de lui, ni de sa famille, ni du prochain. Ami sincère, charitable, fidèle, toujours de bonne humeur à l’égard de tout le monde, humble, s’oubliant lui-même, mortifié, ne se plaignant jamais, quand même il avait l’air maladif et souffreteux. À la chapelle, immobile comme une barre de fer, ne s’appuyant jamais, à genoux sans appui, absorbé en Dieu. » Profondément humble – il compte sur Dieu et non sur lui-même –, Jean est aussi fidèle en amitié, joyeux et charitable envers tous. Sa piété envers Dieu est la racine de ces vertus, et elle leur donne une unité que les témoignages concordants rendent manifeste.

  • Il est très attaché à sa famille. Il leur écrit du séminaire de philosophie, à Vesoul, en 1856 : « Mes chers parents, quinze jours passés sans que j’aie eu de rapport [épistolaire] avec vous, c’est un temps bien long pour un cœur qui vous aime si tendrement. Il faut que mon éloignement de vous soit motivé par le désir d’accomplir la volonté de Dieu pour que je consente ainsi à me priver des douceurs que l’on goûte à vivre sous le toit paternel. » Ce n’est donc pas par insensibilité, égoïsme ou mépris de la famille que Jean a quitté le foyer de son enfance. Au contraire, cela présente un sacrifice conséquent qu’il n’aurait pas fait sans bonne raison.

  • S’il quitte ce foyer tant aimé, c’est pour quelqu’un de plus grand qu’eux. Une lettre de 1857 en rend compte : « Mes chers parents, si je vous disais que depuis que je suis entré au séminaire, je me suis fait la guerre pour m’empêcher de penser à vous, je ne sais ce que vous en penseriez… Reconnaissez qu’il y a là excès, et approuvez que je me réprime, car, étant au séminaire pour y étudier, je ne remplis pas mon but si ma pensée est toujours à Arc. » Jean a choisi de répondre à l’appel de Dieu : c’est pourquoi il lui dévoue la majeure partie de son temps et de ses pensées, non par dureté de cœur, mais pour demeurer fidèle à une vocation plus grande que lui-même.

  • Du séminaire des Missions étrangères, qu’il rejoint en 1860, Jean demande à ses parents : « Suppliez… le Père des miséricordes… de me remplir des dons de l’Esprit Saint afin que je devienne un apôtre selon le cœur de Dieu, de me donner cet esprit de charité que Notre-Seigneur Jésus-Christ recommandait à ses apôtres… C’est aussi là le précepte qui m’est donné… Vous savez que saint Jean, mon patron, interrogé par ses disciples pourquoi il ne leur faisait pas d’autre recommandation que de s’aimer les uns les autres, leur répondit que c’était parce que c’était le précepte de Notre-Seigneur. » C’est donc l’amour infusé par Dieu en son cœur qui est la source de sa vocation d’apôtre.

  • Après son ordination sacerdotale, en décembre 1861, la permission lui est refusée de visiter une dernière fois ses parents avant de faire ses adieux au monde et de gagner le Su-tchuen oriental, en Chine. Il envoie alors à son père ces mots, qui expliquent aux générations futures sa démarche, tout en leur rappelant une grande vérité de foi : « Mon très cher père, vous le savez comme moi, nous ne sommes sur cette terre qu’en passant. Notre véritable patrie est le Ciel, où doivent tendre nos soupirs et nos démarches dans ce lieu d’exil. Agir autrement est une chose déraisonnable… » Dieu a créé les hommes pour le voir et ainsi être heureux pour l’éternité, mais ce bonheur n’est pas de ce monde. Jésus-Christ invite ici-bas les hommes à seconder sa grâce afin de vivre pour lui pour un temps, de sorte qu’ils puissent vivre avec lui pour toujours.

  • Une fois en Chine, il faut, pour voyager, prendre la jonque pendant des semaines. On n’ose s’y tenir debout, et l’on ne peut s’y étendre la nuit tant l’espace est étroit. À cela s’ajoute la crainte constante des douanes. Remonter le fleuve Bleu (le Yang-Tsé-Kiang) occasionne encore bien des dangers : les rapides menacent souvent d’engloutir les embarcations, que des hommes tirent depuis les berges des gorges. Parfois, cent tireurs à la corde sont nécessaires pour contrer le courant. Plus tard, lorsqu’il rapportera ce voyage, le missionnaire se souviendra des souffrances endurées et ne fera pas mystère sur ce qui lui permit de tenir.

  • Après quelques années passées dans le district de Hô-paô-tchang, Mgr Desflèches confie à Jean, en 1867, celui de Pen-choui. C’est un pays de hautes montagnes, où les chrétiens sont moins instruits et moins pieux. Les païens s’y montrent très hostiles, et les loups courent les chemins en été. Sa charité et son désintéressement y sont admirés, même par quelques païens, qui signent avec les néophytes une pétition pour réclamer auprès du vicaire apostolique sa présence pérenne.

  • Mais celui-ci demande en 1868 à Jean de se rendre à Yéou-yang, où le missionnaire se consacre entièrement à chacun. Depuis quatre ans, la persécution y a réduit à la misère des milliers de chrétiens. Il obtient du mandarin des promesses de protection, et il reconstruit l’église et l’école, qu’il entoure d’une très haute palissade. Là, il croit ses chrétiens dans une relative sécurité. Mais l’assurance du mandarin se révèle hypocrite, et il laisse les mercenaires agir à leur guise. Un dénommé Ho-tsai avait promis à ces hommes que, une fois morts, les chrétiensne leur intenteraient plus de procès auprès des autorités pour réclamer justice contre eux – car ils avaient volé les biens de très nombreux chrétiens –, et qu’ils pourraient ainsi s’approprier le fruit du pillage de l’oratoire. La foule découpe alors le père Rigaud à coups de sabre, et cinquante de ses chrétiens, qu’il a préparés au martyre, franchissent avec lui la porte du Ciel.


En savoir plus

Lorsque Joseph Rigaud, le grand frère, s’éteint, en 1847, après avoir soigné avec un grand dévouement ses confrères séminaristes du grand séminaire de Besançon durant l’épidémie de fièvre typhoïde qui frappe alors la contrée, son père réunit un soir devant lui ses deux fils cadets, encore en âge de commencer des études. Il leur pose cette question : lequel d’entre vous se propose de prendre la place devenue vacante ? C’est Jean, le plus jeune, qui s’avance. Il a treize ans.

Durant les soirées à la ferme, il lit et relit les récits des missionnaires publiés par les Annales de la propagation de la foi. Il s’en entretient avec le vicaire de la paroisse, l’abbé Redy. À Arc-et-Senans circulent aussi les lettres d’un missionnaire ardent, futur vicaire apostolique de Maïssour (actuelle Mysore), en Inde.

Séminariste en études de philosophie, Jean part avec deux de ses camarades pour un rude pèlerinage de vingt jours, à pied. Il les conduit au village du saint curé d’Ars, puis, par Lyon et Vienne, jusqu’à La Salette, à travers la montagne. Grenoble, la Grande Chartreuse, Chambéry, Annecy et Genève en sont les étapes. Pour Jean, ce pèlerinage est à la fois la confirmation de sa vocation et une préparation aux longues courses du missionnaire.

Le 9 septembre 1860, Jean entre au séminaire des Missions étrangères, rue du Bac, à Paris. Cette Société a pour but d’annoncer l’Évangile aux peuples qui l’ignorent et de susciter parmi eux un clergé autochtone.

L’ordination sacerdotale a lieu peu avant Noël 1861. Le départ pour la Chine suit, le 12 avril, depuis Londres, à bord d’un solide bateau, en compagnie de cinq confrères. Le peu de compétence et de courage du capitaine, semble-t-il, provoque un incendie à bord. Trente hommes – officiers, matelots et voyageurs – sont alors jetés dans les chaloupes, où ils demeurent durant sept jours, balayés par les flots et brûlés par le soleil.

Enfin, quatre mois après avoir quitté l’Angleterre, Jean et ses compagnons atteignent Macao, vivants mais dépouillés de tout ce qu’ils avaient emporté de Paris. Un vapeur les conduit quelques jours plus tard à Hong Kong, puis à Chang-Haï (actuelle Shanghai) et à Han-Kéou (Hankou).

En remontant le fleuve Bleu, Jean parvient enfin à Chung-Kïn (Chongqing), résidence de Mgr Desflèches, alors évêque de tout l’Empire chinois. Celui-ci prête à Jean le nécessaire liturgique pour célébrer la messe et donner les sacrements, et lui confie une partie du district de Hô-paô-tchang.

Un nouveau voyage commence, selon la coutume chinoise, cette fois en chaise à porteurs. Mais Jean n’est pas encore assez chinois pour s’y faire, et il marche souvent à côté des deux hommes.

Il parvient enfin auprès du père Mabileau, chef du district de la mission, qui le loge dans une famille chrétienne de sa nouvelle patrie. Son premier soin, car il ne connaît encore que quelques mots de mandarin, est de se procurer des catéchistes et des maîtres d’école. Les vierges chrétiennes, selon l’expression consacrée en Chine à l’époque, lui sont d’un grand secours pour catéchiser les familles récemment converties. Celles-ci agrandissent la paroisse, alors formée d’environ cinq cents chrétiens.

Jean tâche d’éveiller les esprits, encore englués dans l’idolâtrie et la superstition, à l’idée d’un Dieu invisible, bon et attentif à l’amour que les hommes peuvent lui rendre en retour. Lors de la visite des stations qui dépendent de son administration, il prêche et confesse chaque jour. Il fait aussi l’aumône de la nourriture à ceux qui viennent s’instruire de la foi chrétienne. Il visite les malades et prend soin d’eux.

En 1861, la persécution reprend. Elle est menée par les lettrés et les mandarins, qui redoutent pour leur influence le développement du christianisme en Chine. Les stations sont pillées : les maisons des chrétiens sont détruites et les chapelles brûlées.

La résidence de Mgr Desflèches n’y échappe pas. Il parvient tout juste à fuir les malfaiteurs, ouvriers ou portefaix soudoyés par les mandarins. Les lettrés répètent partout que les missionnaires veulent livrer la Chine aux Européens. Les néophytes sont battus, et les chrétiens tournés en dérision par des libelles injurieux.

En 1865, Mgr Desflèches tente de briser les efforts des païens en envoyant le père Mabileau porter plainte auprès du gouverneur général de la province. C’est dans la pagode où il loge que le père Mabileau est assailli, battu, puis jeté au fleuve. On lui casse ensuite la tête avec une pierre.

L’auteur de ce méfait, Tchang, voue aux chrétiens une haine féroce. Il enrôle à sa suite une bande de rebelles du Kouy-tchéou, qui pillent même les païens sur leur passage. Les mandarins devraient le punir, lui et son armée, mais ils se réjouissent que d’autres qu’eux maltraitent les chrétiens. Ils protègent ainsi ceux qui menacent pourtant la sécurité de l’État.

Un de ses propres suiveurs sera l’artisan du martyre du père Rigaud, le premier jour de l’année 1868. Ce jour-là, en l’octave de l’anniversaire de l’Incarnation du Fils de Dieu venu pour sauver les hommes, il scelle son témoignage par le don de sa vie.

Docteur en philosophie, Vincent-Marie Thomas est prêtre.


Aller plus loin

M. Letondal, Jean Rigaud, missionnaire et martyr, Tours, Marcel Cattier éditeur, 1912.


En complément

  • Discours sur l’apostolat et le martyre de M. Jean-François Rigaud, missionnaire au Su-tchuen oriental, prononcé le 18 août 1869 dans l’église paroissiale d’Arc-et-Senans par l’abbé Besson, supérieur du collège Saint-François-Xavier de Besançon, Besançon, Turbergue éditeur, 1869. disponible en ligne .

  • Les documents ( en ligne ) de la salle des martyrs des Missions étrangères de Paris.

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