La vie cachée et l’œuvre féconde de sœur Marie-Anne Blondin
Esther Blondin, troisième des douze enfants d’un couple d’agriculteurs québécois, naît à Terrebonne le 18 avril 1809. Bien qu’elle soit issue d’un milieu analphabète et qu’elle le soitelle-même, elle est très consciente que permettre l’instruction des enfants aidera ces derniers à mener une vie plus chrétienne. Elle fait donc de grands sacrifices pour apprendre à lire et à écrire, puis consacre sa vie à l’éducation de ses compatriotes à travers la congrégation des Sœurs de Sainte-Anne, qu’elle se sent appelée à fonder en 1850. Elle décède à l’âge de quatre-vingts ans, le 2 janvier 1890.
Les raisons d'y croire
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Au lendemain de sa première communion, alors qu’elle est encore très jeune, elle comprend par une grâce spéciale que le monde et ses plaisirs apparents ne sont qu’un vaste miroir aux alouettes, de sorte qu’une âme chrétienne ne peut y trouver son bonheur et que ceux qui se laissent prendre à leur piège risquent de glisser sans le comprendre vers la perdition éternelle.
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Dans le Québec annexé par les Anglais, la vie des catholiques d’origine française est extrêmement difficile et sujette à diverses brimades destinées à les empêcher de s’élever dans l’échelle sociale. On fait en sorte de compliquer la fondation d’écoles francophones catholiques par des règlements absurdes qui rendent leur fonctionnement impossible et trop coûteux. Ainsi, 90 % des garçons et 95 % des filles ne sont pas scolarisés et ne trouvent même personne pour leur enseigner le catéchisme s’il n’y a pas de prêtre dans les environs, faute de gens capables de lire... Les Blondin appartiennent à cette catégorie : à vingt ans, Esther, comme ses parents, est analphabète, mais elle comprend, par une prescience qui ne peut venir que de Dieu, la gravité de cet état, y compris pour sa vie chrétienne.
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Elle pressent aussi que Dieu attend d’elle qu’elle lutte contre cela. Il est très difficile pour elle d’apprendre à lire et à écrire à vingt ans passés, mais Esther a la conviction de répondre à ce que Dieu attend d’elle. Le succès de sa congrégation est fulgurant, en dépit des grandes difficultés matérielles rencontrées. Ces ambitions lui sont inspirées et leur succès, dans des conditions spécialement difficiles, ne peuvent s’expliquer sans la volonté de Dieu.
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Comme le dit la fondatrice, dans les épreuves, « la Providence vient toujours en aide, de sorte qu’il n’y a jamais aucune raison de désespérer. » Cet abandon à la Providence est le maître mot de sa vie spirituelle, et aucune épreuve ne l’ébranlera jamais, ce qui prouve une grâce spéciale.
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La congrégation qu’elle a fondée s’est développée, a formé des générations d’enseignantes et a contribué à l’éducation des plus pauvres au Canada et ailleurs. Sœur Marie-Anne (son nom en religion) a pourtant mené une vie très effacée, dont la fécondité extraordinaire rappelle la logique évangélique : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul » ( Jn 12,24 ) et peut être lue comme un signe de vérité spirituelle.
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L’un des aspects les plus frappants de sa vie est son attitude face à l’injustice. En effet, elle est écartée du gouvernement de sa propre congrégation à cause des intrigues et des calomnies d’un homme. Humiliée, incomprise, parfois traitée durement, elle ne se révolte jamais, ni ne cherche vengeance. Au contraire, elle pardonne, prie pour ceux qui la font souffrir et reste fidèle à l’Église. Un tel pardon est difficile à expliquer uniquement par la psychologie humaine ; il témoigne d’une grâce reçue.
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Pour la béatification de sœur Marie-Anne Blondin, en 2001, l’Église a reconnu uneguérison miraculeuse attribuée à son intercession. La guérison a été rapide, complète, et durable, sans explication médicale satisfaisante à l’époque, ni après coup, et elle est survenue dans un contexte clair de prière.
En savoir plus
Sans savoir précisément ce qu’elle peut faire pour gagner en instruction, Esther Blondin se fait embaucher à l’âge de vingt ans comme domestique chez les sœurs de Notre-Dame, qui viennent de s’installer dans la région. Au bout d’un an, elle leur demande, en renonçant à ses gages, de lui apprendre à lire et à écrire. Elle se prive de ses moyens de subsistance en échange de cet apprentissage que l’âge rend difficile. Bien qu’elle soit une élève médiocre, sa vive piété, eucharistique et mariale, et son abandon à la Providence édifient tant ses supérieures qu’elles lui proposent d’entrer au noviciat. Hélas, après quelques mois, la santé d’Esther, devenue sœur Marie-Anne, s’altère au point qu’elle doit quitter la communauté. Au lieu de s’en désespérer, la jeune fille comprend que Dieu a d’autres vues sur elle.
En effet, le curé de sa paroisse lui propose alors de remplacer l’institutrice. Esther, en dépit de son peu d’instruction, accepte et révèle des dons de pédagogue hors du commun. Ce charisme lui vient d’en haut et la pousse rapidement, avec l’aide de l’ancienne institutrice, Suzanne Pigneault, à fonder un établissement d’éducation à Vaudreuil afin de scolariser gratuitement les enfants de la région, garçons comme filles.
Devant le succès de l’établissement, Esther comprend qu’elle doit fonder une congrégation enseignante. Grâce à son évêque, Mgr Bourget, qui la soutient, ce sera chose faite en 1850 avec la création des Sœurs de Sainte-Anne. Son curé la prévient pourtant : « Vous aurez beaucoup à souffrir. » Esther, qui prononce ses vœux à l’âge de quarante ans et prend le nom de mère Marie-Anne, étant élue supérieure de la communauté, n’imagine alors pas à quel point, mais elle l’accepte d’avance.
Mgr Bourget, son évêque et protecteur, va nommer aumônier chez les Sœurs de Saint-Anne en 1858 un prêtre doué mais orgueilleux, qui a été chassé de toutes ses paroisses en raison de son caractère et de son incapacité à supporter la contradiction. Ce prêtre, l’abbé Louis Maréchal, va se heurter à la résistance de mère Marie-Anne, et il comprend qu’il n’assurera son pouvoir qu’en la détruisant. Malgré les efforts de réconciliation de la religieuse, l’abbé Maréchal maintient sa forte animosité, allant jusqu’à lui refuser l’eucharistie, seule injustice dont elle se plaindra.
Commence alors une campagne interminable de diffamations qui aboutit à la destitution d’une fondatrice accusée de malversations et d’incapacité, de sottise et d’ignorance. Marie-Anne est désormais cantonnée à la buanderie, poste pénible qu’elle ne quittera plus. On s’efforce d’effacer toute trace de son rôle de fondatrice, en dépit des protestations de certains prêtres. À ceux qui la défendent, Marie-Anne répond que ses épreuves sont un « mystère » permis par Dieu pour sauver la communauté. Seule une grande sainteté peut permettre de supporter ainsi quarante ans de brimades et de mensonges, sans se plaindre, et de tout offrir pour contrer les efforts des démons et les péchés des hommes.
Compensation mystérieuse, les novices faisant toutes un long stage à la buanderie, Marie-Anne a la possibilité inespérée de les former à sa spiritualité et de sauver ainsi son œuvre et son charisme propre.
Quand Marie-Anne est atteinte de la pneumonie qui l’emportera, le 2 janvier 1890, dans une ultime tentative de réconciliation, elle fait demander l’abbé Maréchal, qui arrive trop tard pour lui parler car elle a sombré dans le coma. Il faudra plus de vingt ans pour faire éclater les mensonges des uns et la sainteté de l’autre. Mère Marie-Anne a été béatifiée en 2001.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
L’article « Marie-Anne Blondin » dans le Dictionnaire biographique du Canada en ligne, Université Laval / Université de Toronto, 2003.
En complément
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Le site Internet des Sœurs de Sainte-Anne .
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La biographie proposée sur le site du Vatican.
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La conférence du père Robert Gagné : « À l’école de la croix : mère Marie-Anne Blondin ».