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Histoires providentielles
Arménie
Nº 916
257 – 331

La Providence à l’œuvre dans la conversion de l’Arménie

Grégoire Pahlevi, né vers 257, est un prince de la dynastie parthe détrônée des Arsacides, et le seul survivant de sa famille après le massacre de celle-ci à la suite d’une malencontreuse tentative de coup d’État fomentée par son père. Il est élevé en Cappadoce, province romaine déjà majoritairement christianisée, et y reçoit le baptême. Si, arrivé à l’âge adulte, il veut absolument revoir son pays natal, ce n’est pas pour recouvrer son trône, mais pour apporter à son peuple la lumière de l’Évangile. Dans ce but, il bravera tous les périls.


Les raisons d'y croire

  • Témoin du massacre de toute sa famille et exilé, Grégoire Pahlevi pourrait – et tout le monde à l’époque trouverait son attitude légitime – n’avoir qu’un but dans la vie : venger les siens et reprendre son trône, en se livrant à une vengeance éclatante contre les responsables de ses malheurs. Or, élevé par des chrétiens dans une région chrétienne, le jeune homme, après son baptême, va totalement écarter toute idée de ce genre : il n’entre pas dans une logique de vendetta si commune.

  • Alors même que le souverain rival, Tiridate, vient d’être détrôné à son tour et que l’occasion serait belle de réclamer ses droits, Grégoire renonce à la couronne de ses pères et pardonne sans retour. Une telle attitude – à plus forte raison dans une société païenne où la miséricorde est inimaginable et vous fait passer pour un faible ou un imbécile – demande une grâce étonnante. S’il venait en effet à conquérir l’Arménie, ce ne seraitpas pour lui, mais pour le Christ.

  • Plus encore, il estime qu’il doit payer pour le crime de son père, qui a assassiné le roi Chosroès, père de Tiridate. Sans révéler à Tiridate sa véritable identité ni ses raisons, il se met à son service, littéralement comme un esclave volontaire. Il ne s’agit pas d’une ruse pour gagner la confiance de celui-ci et pour mieux lui nuire, mais d’une volonté de réparation. Un tel choix est presque incompréhensible, et seul un sens de la justice poussé à l’extrême peut l’expliquer.

  • Lorsque Tiridate est restauré par les Romains, il ramène Grégoire, devenu son ami, avec lui en Arménie, mais, très vite, les choses vont se gâter entre eux car, s’il n’avait pas attaché d’importance jusqu’alors au fait que Grégoire soit chrétien, cela l’irrite désormais – les principes moraux de son conseiller le dérangeant. En effet, Grégoire s’est opposé à la restauration du culte d’une déesse locale, Anahit – décision politiquement importante pour Tiridate. Afin de régler le problème, et conformément à la législation anti-chrétienne de ses alliés romains, Tiridate va essayer de faire apostasier Grégoire. Il le fait mettre à la torture et emprisonner.

  • Le récit traditionnel de l’historien arménien Moïse de Khorène est pour l’essentiel historique et crédible. L’on peut s’y fier. Lors de l’hommage qu’il a rendu à saint Grégoire l’Illuminateur, le pape Jean-Paul II, de cet avis, évoquait cet épisode.

  • Le récit des tortures endurées par Grégoire correspond en effet aux pratiques de l’époque et ne semble pas, en dépit de leur cruauté, exagéré. Pourtant, il n’abjure pas. Tiridate le fait mettre à mort en le jetant dans la faille de Khor Virap, un trou presque inaccessible où il entend le laisser mourir de faim et de soif, si les serpents et les scorpions qui y grouillent ne l’ont pas tué avant. Pourtant, Grégoire survit à ce traitement.

  • Ce lieu est devenu l’objet de pèlerinages depuis dix-sept siècles.

  • Pendant cette période, la rage de Tiridate contre les chrétiens s’amplifie et il fait égorger deux jeunes filles, Gayamé et Hipsimé, qui ont refusé ses avances parce qu’elles ont consacré leur virginité au Christ. Mal lui en prend puisqu’il est peu après saisi d’une sorte de crise de démence qui le pousse à se prendre pour un sanglier furieux.

  • Si l’on peut faire une lecture symbolique de l’épisode – en s’en prenant aux vierges chrétiennes, le roi s’est ravalé au niveau des bêtes, dont il adopte le comportement de pourceau sauvage –, il faut aussi savoir que la psychiatrie connaît des maladies mentales qui poussent à se prendre pour un animal. Si la lycanthropie, le phénomène des loups-garous, est le plus connu parce que référencé en Europe, il en existe des formes en Afrique que les missionnaires attribuaient autrefois à des maléfices et des envoûtements qui conduisent à se prendre pour un lion, une panthère, un léopard. Le fait de se prendre pour un sanglier s’appelle la thérianthropie.

  • Le comportement de Tiridate épouvante ses proches, mais sa sœur rêve qu’il faut réclamer l’aide de Grégoire, seul capable de libérer le roi de son mal. On constate alors seulement, avec stupéfaction, qu’il a survécu à son séjour dans la fosse, d’où on le retire. Il exorcise alors le roi, qui est aussitôt délivré.

  • Reconnaissant et repentant, Tiridate réclame le baptême et entraîne tout son pays dans sa conversion, faisant de l’Arménie la première nation officiellement chrétienne. Il confie cette mission d’évangélisation massive à Grégoire, qu’il a fait sacrer évêque. En quelques années, l’Arménie se couvre d’églises et Grégoire poursuit sa tâche d’évangélisateur jusqu’au Caucase.

  • La menace que représente l’existence d’un État chrétien aux frontières de l’Empire romain d’Orient incite l’empereur Maximin Daia, persécuteur féroce, à déclarer la guerre à Tiridate, qu’il est persuadé de vaincre sans peine. Contre toute attente, ses puissantes légions sont écrasées par les soldats arméniens, ce qui relève du miracle.


En savoir plus

État tampon séparant l’Empire perse de l’Empire romain, tour à tour sous le contrôle de l’une ou l’autre des superpuissances antagonistes, l’Arménie est, depuis l’an 226, gouvernée par la dynastie perse des Sassanides, qui ont réussi à détrôner la dynastie parthe des Arsacides. Ceux-ci n’ont pas renoncé à reconquérir leur royaume, et tous les moyens sont bons pour y parvenir. C’est ainsi que le prince arsacide Anach assassine le roi Chosroès. Cela lui vaut d’être supplicié avec toute sa famille, hormis l’un de ses fils qui, élevé en Cappadoce, est devenu chrétien.

Marié à une chrétienne cappadocienne, Julitta, et père de deux fils, Aristakès et Ventanès, Grégoire mène la vie d’un simple particulier, s’appliquant à vivre selon l’Évangile. La Providence lui fait rencontrer le roi Tiridate, détrôné et exilé à son tour. Il apprend alors un secret qu’on lui avait caché : si le prince Anach, son père, a été mis à mort avec tous les siens, ce n’est pas par un caprice de la dynastie rivale, mais parce qu’il a assassiné le roi Chosroès, père de Tiridate. Rompant avec les ambitions de revanche politique de sa famille, Grégoire, sans dévoiler son identité, parvient à entrer au service du roi Tiridate, non dans l’espoir de se venger, mais afin de s’acquitter de la dette d’honneur qu’il estime avoir envers lui.

Évangélisée une première fois par l’apôtre Barthélemy, l’Arménie compte quelques foyers de christianisme, mais rien, en cette fin du IIIe siècle, qui ressemble à une Église organisée.

Ce sera la mission de Grégoire, que Tiridate a envoyé se faire ordonner prêtre et sacrer évêque, avec son soutien : faire de son royaume un pays chrétien structuré, et ce alors que la grande persécution de Dioclétien se déchaîne contre les fidèles du Christ dans l’Empire romain.

Abdiquant les honneurs que lui valait son titre de Catholicos, patriarche de l’Église arménienne, au profit de ses fils, Grégoire se retire dans un ermitage qu’il a bâti à Mania, où il meurt en 334. Il laisse derrière lui la première nation chrétienne du monde, un honneur que les Arméniens, fidèles malgré tous les drames traversés, paieront fort cher.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

Lettre apostolique du pape Jean-Paul II à l’occasion du 1700e anniversaire du baptême du peuple arménien.


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