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Les martyrs
Afrique du Nord
Nº 878
273 – 295

Soldat du Christ plutôt que soldat de l’Empire

En mars 295, près de Carthage, dans l’actuelle Tunisie, ont lieu, comme chaque printemps, les opérations de recrutement militaire. Les règles en sont strictes et, une fois déclarés bons pour le service par le médecin, les jeunes gens n’ont aucun recours leur permettant de se soustraire à leurs obligations. C’est d’autant plus vrai pour les fils de soldats et d’officiers. Cela ne pose d’ordinaire aucun problème car ces garçons acceptent cette carrière familiale comme allant de soi. Pourtant, ce jour-là, un incident éclate : le fils du vétéran Fabius Victor, Maximilien, refuse de se prêter à la procédure d’incorporation. Le motif de cette rébellion ? Sa foi chrétienne.


Les raisons d'y croire

  • Nous possédons les actes du martyre de Maximilien, en l’occurrence le procès-verbal rédigé avec toute la rigueur de la bureaucratie militaire lors de son interrogatoire. Le document est historiquement incontestable et ne comporte aucune interpolation. Nous sommes donc parfaitement renseignés sur son histoire.

  • Ils ont été d’autant mieux conservés qu’ils ont servi à justifier l’épuration des chrétiens des rangs des légions à compter de 297 par le césar Galère et le parti païen, inquiets de l’influence croissante des fidèles du Christ dans la société et les grands corps de l’État, épuration qui aboutira au renvoi sans solde ni pensions de retraite de centaines de militaires chrétiens et souvent à leur condamnation à mort en les accusant de rébellion ou de trahison.

  • L’empereur Dioclétien exige que l’armée lui rende un culte. Les soldats devaient notamment prêter serment et participer à des sacrifices et des hommages rendus aux dieux et à l’empereur. Cela explique pour partie le refus de Maximilien de devenir soldat car l’adoration d’une idole serait incompatible avec sa foi chrétienne.

  • Cependant, afin de ne pas priver l’armée romaine des chrétiens, il arrive que la hiérarchie les dispense de participer à ces cérémonies qui impliquent des sacrifices ou des hommages rendus aux idoles, cela pour ne pas les contraindre à apostasier. C’est ce qu’il se passe : le magistrat va tout faire pour épargner la mort à Maximilien en ne lui demandant rien qui se rapproche d’une apostasie.

  • Saint Jean-Baptiste a, en son temps, posé les limites qu’un fidèle devenu soldat ne doit pas franchir, à savoir respecter les biens et les personnes autant que possible, ne pas voler, piller, violer, se contenter de sa solde. Pour le reste, l’Église ne voit aucun obstacle à défendre sa patrie ; c’est même un devoir et de très nombreux chrétiens sont soldats. Rien ne s’oppose donc à ce que Maximilien sauve sa vie en se soumettant. Il s’y refuse pourtant au nom d’un devoir plus haut pour lequel il estime mériter de mourir.

  • La grandeur de son attitude est de se considérer comme un soldat du Christ, à ce titre dans l’impossibilité de servir deux maîtres. Cette fidélité radicale, basée sur sa compréhension de la foi chrétienne, est belle et louable ; Maximilien la poussera jusqu’à l’héroïsme.

  • Quand, exaspéré par son obstination et de son insolence, le magistrat le menace « de l’envoyer rejoindre son Christ », Maximilien répond : « Je ne sers pas, tranche-moi la tête, je ne milite pas dans l’armée de ce monde, mais dans celle de mon Dieu. » Sa foi en la divinité de Jésus et en la vie éternelle, son aspiration au martyre comme à la plus belle des morts l’emportent donc chez lui sur toute autre considération, même sur son instinct de survie.

  • Son père, présent, n’essaie pas de le fléchir ; il comprend le choix de son fils et met son amour du Christ plus haut que son amour paternel.

  • Les derniers mots du jeune homme à l’énoncé de la sentence seront : « Deo gratias ! », réaction humainement inexplicable alors qu’il sacrifie sa vie en pleine jeunesse. Il est décapité à Théveste, le 12 mars 295. Pour avoir affirmé sa foi publiquement devant le tribunal et avoir accepté la mort plutôt que d’agir contre sa conscience, Maximilien est considéré comme un martyr, c’est-à-dire un témoin de sa foi.


En savoir plus

Confrontées aux graves crises démographiques et fiscales qui secouent l’Empire, les autorités romaines de la fin du IIIe siècle ont trouvé la solution en attachant les garçons à la profession paternelle : charges politiques, militaires, agricoles. Ils doivent les exercer à leur tour dès qu’ils en ont l’âge. Rien ni personne ne peut les y soustraire sous peine de lourdes pénalités infligées à leurs familles, ce qui est très efficace.

L’attitude du vétéran, soldat en retraite, Fabius Victor et de son fils Maximilien est donc déconcertante puisqu’ils savent de longue date que le garçon devra remplacer son père dans les rangs, dès l’âge de 21 ans, afin d’assurer le renouvellement de l’armée en une période de dénatalité. C’est une obligation à laquelle personne ne se soustrait.

Mais Maximilien se trompe de bonne foi quand il affirme qu’être chrétien lui interdit de porter les armes et servir sa patrie. Ce n’est pas vrai. Les chrétiens, d’ailleurs, sont nombreux dans les légions et réputés pour leur courage, leur loyauté, leur dévouement, leur honnêteté, au point qu’afin de ne pas se priver de ces excellents éléments, la hiérarchie a pris l’habitude de les dispenser de participer aux cérémonies qui impliquent des sacrifices ou des hommages rendus aux idoles, cela pour ne pas les contraindre à apostasier. Des unités entières parfois sont chrétiennes ; c’est le cas de la légion thébaine de saint Maurice recrutée en Égypte qui sera entièrement martyrisée à Agaune en Suisse en 298 pour avoir refusé d’aller mettre au pas des populations gauloises qu’elle croyait chrétiennes.

L’attitude de Maximilien n’est donc absolument pas représentative de celle de ses coreligionnaires engagés sous les aigles. Pourtant, Maximilien est catholique, sans quoi son martyre n’aurait jamais été reconnu par l’Église. Il croit sincèrement au bien-fondé de sa position erronée et, aucune instance religieuse ne venant le contredire, il la soutiendra jusqu’à la mort : il ne veut être soldat que du Christ, refuse une autre marque, celle tatouée au fer rouge sur le bras des légionnaires, que celle, invisible, de son baptême. Le soldat du Christ est non violent, il ne tue pas ni ne verse le sang. Sauf le sien.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Au delà

Saint Maximilien est le patron des objecteurs de conscience.


Aller plus loin

Henri Leclerq, Actes authentiques des plus célèbres martyrs. Disponible en ligne .


En complément

  • Anne Bernet, Les chrétiens dans l’empire romain, Tallandier texto, 2022.

  • Anne Bernet, Les chrétientés d’Afrique, des origines à la conquête arabe, Éditions de Paris, 2006.

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