La cohérence intellectuelle, morale et spirituelle de Raymond de Penafort
Né vers 1175 dans une famille noble apparentée à la maison royale d’Aragon, Raymond de Penafort se forme au droit avec rigueur et excellence. Il occupe la chaire de droit à l’université de Bologne, mais refuse toute rémunération personnelle, redistribuant ses gains aux pauvres. Entré plus tard chez les Dominicains, il mène une vie d’humilité et de renoncements, cherchant à s’effacer afin que seule la vérité de l’Évangile soit mise en avant. Raymond meurt à Barcelone le 6 janvier 1275, laissant un héritage juridique et spirituel immense.
Les raisons d'y croire
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Considéré comme l’une des plus hautes intelligences du XIIIe siècle, Raymond de Penafort mène une carrière fulgurante et brillante. À vingt ans, il enseigne déjà la philosophie et, à vingt-cinq, il est un éminent juriste qui maîtrise parfaitement le droit romain et le droit canonique. Pourtant, au sommet d’une carrière prometteuse, couvert d’honneurs, il renonce à tout du jour au lendemain pour entrer en 1223 dans le jeune ordre des Frères prêcheurs. Son choix montre que le christianisme n’est pas une religion de l’irrationnel ou du sentiment, mais une vérité capable de convaincre les esprits les plus rigoureux, sans les aliéner, et de les conduire à un renoncement libre et réfléchi.
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Raymond est le principal compilateur des Décrétales de Grégoire IX, qui structurent durablement le droit canonique. Il écrit également la Summa de casibus poenitentiae (« Résumé concernant les cas de pénitence »), qui vise à former les confesseurs, à éviter les abus de pouvoir spirituel et à protéger les consciences contre l’arbitraire. On comprend par ces écrits que le souci du droit canon n’est pas seulement juridique : il cherche à articuler justice, miséricorde et salut des âmes. Loin d’un moralisme aveugle ou d’une obéissance servile, le christianisme prend au sérieux la conscience morale et la responsabilité personnelle vis-à-vis de la vérité.
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Parce que Raymond de Penafort est un conseiller hors pair et qu’on le sait accompagné par Dieu, le roi d’Aragon ne peut ni ne veut se séparer de lui.
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Raymond décide pourtant de quitter la cour de Majorque pour rejoindre son couvent de Barcelone parce que Jacques Ier, ignorant ses avertissements, refuse de mettre fin à son adultère public en renvoyant sa maîtresse. Prêt à tout pour garder le futur saint près de lui, il interdit à tout navire de quitter le port en embarquant le religieux, et il en fait barrer l’entrée. Les témoins confondus vont pourtant voir le saint improviser un moyen de navigation impossible – son manteau – pour prendre la mer et aborder à Barcelone, à presque trois cents kilomètres de là, sans problème, après seulement six heures de traversée.
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Il est fort peu probable qu’un capitaine ait désobéi au roi en embarquant Raymond, car une telle désobéissance aurait pu lui coûter la vie. Et Raymond n’avait aucun moyen humain de quitter l’île.
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On rencontre le même miracle au XVe siècle dans la vie de saint François de Paule, qui traversera le détroit de Messine de cette même façon pour se rendre en Sicile alors qu’il n’avait pas de quoi payer son passage.
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S’il fallait une preuve du miracle, le soudain changement d’attitude du roi Jacques Ier suffit : il renvoie sa maîtresse, ce qu’il refusait jusqu’alors de faire. Il admet du même coup que son pouvoir doit s’incliner devant celui du Roi éternel.
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Ce miracle est rapporté de manière constante dans les Vitae médiévales, y compris la plus ancienne, qui fut rédigée peu après sa mort (vers 1280). Elle mentionne l’épisode de la traversée miraculeuse de la mer, mais sans détails spectaculaires ni amplification rhétorique. Cet épisode n’est absolument pas le cœur de la sainteté de Raymond : aucune construction légendaire n’était nécessaire pour lui en fabriquer une artificiellement.
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En effet, la vie de Raymond de Penafort ne se caractérise pas prioritairement par des phénomènes extraordinaires, mais par une cohérence intellectuelle, morale et spirituelle exceptionnelle. C’est cette unité entre vérité, justice et charité qui constitue un argument fort en faveur de la crédibilité du christianisme.
En savoir plus
Né en 1175 dans la forteresse familiale de Penafort, en Catalogne, Raymond manifeste tôt une intelligence formidable qui lui permet d’enseigner la philosophie à vingt ans et qui fait de lui le très jeune titulaire de la chaire de droit canonique de Bologne. Son roi réclamant son retour à Barcelone, il y entame une superbe carrière ecclésiastique qui devrait le conduire à l’épiscopat. Mais son humilité farouche l’incite à fuir les honneurs. Pour s’en protéger, il prend l’habit dominicain le Vendredi saint 1223, pensant être à l’abri du monde chez les Prêcheurs. Il se trompe car, alors qu’il veut s’enfouir dans la prière, la pénitence et l’étude, ses supérieurs n’auront de cesse de le mettre en avant dès son entrée dans l’ordre.
Alors que sa naissance, ses titres universitaires, sa renommée et son âge pourraient le dispenser des rigueurs du noviciat, l’ancien grand vicaire de Barcelone demande à l’accomplir dans toute sa sévérité, en expiation de ses péchés. Le maître des novices lui demandera de rédiger ce qui deviendra la Somme de saint Raymond : catalogue des cas de conscience qui peuvent se poser à un confesseur et des solutions à leur donner.
Remarqué par le légat du pape venu prêcher la croisade contre les Maures, Raymond est appelé à Rome, où il devient grand pénitencier et confesseur du pape Grégoire IX. Celui-ci lui confie la compilation des Décrétales – ensemble des lettres écrites par les souverains pontifes afin de résoudre les difficultés qui se posent à l’Église. Pour le récompenser de cet énorme travail, on lui offre l’évêché de Tarragone puis celui de Braga, qu’il refuse l’un et l’autre, affirmant : « C’est assez d’être bon religieux dans l’ordre que l’on a choisi. » Sa santé l’obligeant à regagner l’Espagne, Raymond quitte Rome sans avoir accepté ni honneur ni dignité, fait exceptionnel.
Le pape Innocent IV le charge alors de choisir les évêques et abbés des monastères, de les déposer ou de les excommunier si nécessaire, et d’absoudre les censures ecclésiastiques, ce qui fait de lui l’un des personnages les plus puissants de la chrétienté.
Jusqu’à sa mort, il sera accablé de responsabilités et de sollicitations, d’emplois et de rôles de prestige qu’il assume encore alors qu’il est quasi centenaire afin de respecter son vœu d’obéissance. Lui seul se tient pour indigne, s’imposant des pénitences féroces, jeûnant et priant sans cesse. Il ne dit jamais la messe sans s’être au préalable confessé ; il se confesse donc tous les matins et l’on rapporte que si, par extraordinaire, il se trouve dans l’impossibilité de dire sa messe, il en éprouve une douleur terrible qui le ronge. Sa haute conception du sacerdoce et des devoirs du prêtre, en particulier concernant le sacrement de réconciliation, expliquent qu’il ose tenir tête aux puissants s’il pense que le salut de leur âme et de la sienne est en jeu.
À la suite d’une vision de la Vierge Marie qu’ils ont tous les trois au même instant, Raymond de Penafort, Pierre Nolasque et Jacques Ier participent à la fondation de l’ordre de Notre-Dame de la Merci, ou Mercédaires, pour le rachat des chrétiens captifs en terre d’Islam. Raymond pourra se flatter d’avoir converti également près de dix mille musulmans.
Raymond s’éteint à quatre-vingt-dix-neuf ans, le 6 janvier 1275 ; il sera canonisé en 1661. Il est le patron des canonistes et des véliplanchistes.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
Raymond de Penafort, Somme de droit canonique, Jean Tallin, 1603. Réédition 1967.
En complément
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Jean-Baptiste Feuillet, L’Année dominicaine, G. Le Bel, 1662.
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Régine Pernoud, Les Saints au Moyen Âge, Plon, 1984.
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L’article de Vatican News : « Saint Raymond de Penyafort, prêtre dominicain, co-fondateur des Mercédaires ».
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L’article de Tribune Chrétienne : « Saint Raymond de Penafort : le génie juridique au service de l’Église ».