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Les moines
Bretagne (France)
Nº 818
590 – 647 ou 652

Entre le trône et le cloître : Judicaël

Il ne fait pas bon naître dans une famille princière au VIe siècle, car, chrétiens ou pas, l’on s’y entretue impitoyablement afin de s’emparer du pouvoir. À seize ans, Judicaël, fils aîné et héritier du roi de la Domnonée (territoire qui recouvre tout le nord de la Bretagne), choisit de renoncer à la couronne pour entrer au monastère. Mais Dieu a d’abord d’autres vues pour le jeune homme. Après sa mort (le 17 décembre 647 ou 652, selon les sources), Judicaël est spontanément vénéré comme saint et son culte se développe durablement en Bretagne.


Les raisons d'y croire

  • Nous connaissons par diverses chroniques franques ou bretonnes l’existence et les événements principaux de la vie de Judicaël, qui tint un rôle important dans l’apaisement des conflits perpétuels opposant les descendants de Clovis et les Bretons d’Armorique, les uns et les autres désireux d’agrandir leurs territoires.

  • Judicaël accède au pouvoir à une époque où la royauté incarne le prestige, la richesse et la domination. Pourtant, il y renonce au profit de la vie monastique. Ce choix ne saurait être réduit à une fuite face aux menaces de son cadet : loin d’un retrait de circonstance, Judicaël adopte pleinement une existence d’obéissance, de pauvreté et de prière. Plus tard, appelé de nouveau au trône, une fois son devoir accompli, il choisit à nouveau de rejoindre le monastère. Comme on ne peut soupçonner aucun danger de l’y contraindre cette fois-ci, cela confirme bien la sincérité et la profondeur de sa vocation.

  • Renoncer au pouvoir après l’avoir exercé étant très difficile, on voit où sont les vrais objectifs du souverain, qui aspire tout de bon à la sainteté. Le renoncement radical dont fait preuve Judicaël est un signe de la vérité de l’Évangile, car seul quelque chose de profondément vrai et bon peut pousser un homme puissant à préférer le dépouillement monacal au pouvoir. Cela rejoint directement la parole du Christ : « Que sert à l’homme de gagner le monde s’il perd son âme ? » ( Mc 8,36 ).

  • La Bretagne du VIIe siècle est marquée par les rivalités dynastiques, la violence politique, la vengeance comme norme sociale. Le roi Judicaël se distingue par sa recherche de la paix, sa capacité à pardonner, son refus de la cruauté. Cette sagesse contre-culturelle provient de l’enseignement du Christ.

  • En effet, Judicaël ne se contente pas de croire : il incarne concrètement la foi chrétienne. Comme moine, il vit la règle, la prière et l’humilité, et, comme roi, il gouverne avec un souci de justice et de paix. Ses vertus sont rapportées dans tous les documents (Chronique de Frédégaire, ou de saint Ouen, entre autres). Le prince de Domnonée est dépeint comme un personnage exemplaire, modèle du roi chrétien. Que ces textes émanent de l’ennemi traditionnel, les Francs, interdit de mettre en doute leur crédibilité puisqu’il est rare, en de telles conditions, de faire l’éloge d’un adversaire. La cohérence de sa vie est perçue comme un signe de vérité : le christianisme n’est pas une idéologie abstraite, mais une force capable de transformer toute une vie, dans le cloître comme dans le gouvernement.

  • Par exemple, son authentique patriotisme et sa réputation de grand guerrier ne l’empêchent pas de chercher avec le roi franc Dagobert Ier et son ministre saint Éloi une paix juste entre les deux royaumes. Un traité pérenne est ainsi signé en 636. Judicaël s’applique à être un modèle de roi chrétien en des temps qui ne le sont guère.

  • On est aussi très frappé que le prince breton, prévenu des débauches de la cour franque, refuse de loger au palais et préfère habiter chez saint Ouen. Il tient dont à demeurer exemplaire.


En savoir plus

Aîné des vingt et un enfants du prince Judaël de Domnonée, Judicaël est, à la mort de son père, en 605, victime de la jalousie de l’un de ses cadets, Haëloc. Suivant l’usage celtique, les enfants sont élevés hors de leur famille de sang et Haëloc, sous l’influence de son père nourricier, conspire pour usurper la couronne. Il parvient à assassiner sept de ses frères, mais Judicaël, qui n’aspire pas au pouvoir, lui échappe en se réfugiant à l’abbaye Saint-Jean de Gaël dont l’abbé est alors saint Méen. Il s’agit pour partie de sauver sa vie, mais ce choix répond aussi aux aspirations du jeune homme, qui sont plus dirigées vers le Ciel que vers la terre.

Judicaël adopte la vie monastique avec une rigueur certes typique des façons extrêmes du monachisme celtique. L’obéissance du prince envers le père abbé prouve aussi qu’il est un vrai moine. S’il ne réclame pas lui-même ses droits sur la couronne, le Ciel va le faire à sa place puisque, après cinq ans de pouvoir, Haëloc est frappé d’une cécité qui ressemble à un châtiment divin pour ses crimes. Il décide alors, repentant, de rendre la couronne à Judicaël qui se trouve alors face à un cas de conscience : doit-il renoncer, ce qui est gravement contraire aux usages monastiques du temps, à la vie qu’il a adoptée et rentrer dans le monde ? Comme il semble que le prince n’ait pas pris d’engagements monastiques définitifs et solennels, le sens du devoir d’état et du bien de son peuple l’emporte et il quitte le monastère. Il en conserve cependant la nostalgie… Judicaël place la charité envers ses sujets plus haut que le souci de sa tranquillité.

Tous les portraits du roi Judicaël, qu’ils aient été dressés par ses contemporains et par les historiens, dépeignent un homme de grande valeur morale, perceptible jusque dans son apparence physique, car on s’accorde à célébrer sa beauté et sa force. « Bras fort, cœur vaillant », il a le sentiment de la justice, de la loyauté et possède un large sens moral chrétien. Comme guerrier, diplomate, justicier, il fait preuve de qualités rares qui font de lui un modèle du souverain selon la loi de Dieu.

Sa charité et sa générosité envers les pauvres et les malades sont proverbiales, comme l’atteste l’aventure que lui prêtent ses hagiographes. Rentrant du combat avec une troupe de ses courtisans, Judicaël arrive au bord d’une rivière que l’on ne peut passer à gué. Un mendiant lépreux implore l’un ou l’autre des compagnons du roi de le prendre en croupe pour lui faire franchir l’eau, mais ils n’ont pas un regard pour lui. Judicaël s’arrête et hisse le lépreux sur son cheval en l’embrassant, ce qui, eu égard à l’horreur qu’inspire la maladie, est un trait de sainteté. Arrivé sur l’autre rive, le pauvre disparaît dans une grande clarté et le roi comprend qu’il a transporté le Christ, car il a suivi l’Évangile : « Ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait. »

Judicaël abdique en 640 pour se retirer, soit à Saint-Jean de Gaël soit à l’abbaye de Paimpont, qu’il a fondée.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Au delà

Judicaël est demeuré très populaire en Bretagne, comme le prouve l’abondance de patronymes découlant de son prénom : Jézequel, Gicquel, Hoël, etc.


Aller plus loin

Albert le Grand, Vie des saints de la Bretagne Armorique, Derrien, 1901.


En complément

  • Dom Alexis Lobineau, Les Vies des saints de Bretagne, Rennes, 1725.

  • Chanoine Louis Kerbiriou, Les Saints bretons, La Revue de l’Ouest, 1933.

  • Père Joseph Chardronnet, Le Livre d’or des saints de Bretagne, Armor éditeur, 1977.

  • Bernard Rio, Le Livre des saints bretons, Ouest-France, 2016.

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