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Les mystiques
Italie
Nº 933
1901 – 1927

Quand Thérèse de Lisieux choisit une âme

Née à Bari (Italie) le 17 janvier 1901 et entrée à dix-neuf ans au Carmel de Bari après une vision de Thérèse de Lisieux, Teodora Fracasso, devenue en religion sœur Elia de Saint Clément, y mourra sept ans plus tard en pleine jeunesse. Pendant cette brève période, marquée par des incompréhensions, des méchancetés, des rebuffades, elle s’efforça de calquer sa vie sur celle de Thérèse et de poursuivre son œuvre. Elle grandit perpétuellement tournée vers la contemplation de son seul amour : Jésus crucifié. Béatifiée en 2005, elle est fêtée le 29 mai.


Les raisons d'y croire

  • Teodora se révèle vite une étrange petite fille, plus tournée vers l’Autre Monde que vers la terre. Elle sait à peine parler quand elle demande à sa mère stupéfaite s’il est possible de voir les âmes. Elle semble côtoyer familièrement les réalités divines qu’elle appréhende avec une aisance déconcertante et dont elle prend très au sérieux les signes qui se multiplient dans sa vie.

  • Elle a environ cinq ans quand elle rêve d’un magnifique jardin plein de parterres de lis blancs plus beaux les uns que les autres parmi lesquels se promène une Dame rayonnante qui cueille les fleurs. Teodora est cependant étonnée que la Dame cueille un tout petit lis qui ne paraît pas avoir atteint sa maturité et le serre contre elle d’un air ravi. La petite fille n’en saisit pas encore pleinement la signification mais sait que la Dame doit être la Sainte Vierge. Ce jardin symbolise l’Ordre du Carmel, les parterres représentent ses couvents et les lis ses religieuses. Teodora le comprendra bien plus tard.

  • Dès ce moment, elle prend au sérieux l’éventualité d’une vocation et s’y prépare par une vie de prière fervente et l’abandon des plaisirs de son âge. À peine adolescente, elle fonde l’association « Bienheureuse Imelda Lambertini », du nom d’une jeune apôtre de l’Eucharistie, réunissant ses camarades de classe pour réciter le rosaire et lire ensemble des ouvrages de piété et des vies de saints. Ce ne sont pas vraiment les distractions ordinaires d’une enfant de son âge et ses proches ont le sentiment que Teodora marche sous le regard de Dieu.

  • Sa maturité spirituelle exceptionnelle incite à l’accepter dès ses treize ans dans le Tiers Ordre dominicain alors qu’il faut d’ordinaire être adulte. Tout semble annoncer une vocation dominicaine, pourtant, elle n’ira pas chez les filles de saint Dominique. Une nuit, elle voit la bienheureuse Thérèse de Lisieux lui apparaître en l’appelant « sœur Elia » et l’inviter à entrer au carmel pour poursuivre à sa suite l’expérience de sa « petite voie ». Certes, Teodora a lu Histoire d’une âme avec son cercle de prière mais rien n’indique que cette lecture l’ait marquée plus qu’un autre ouvrage. Cet appel contrarie son projet de devenir dominicaine, on peut donc difficilement supposer qu’elle projette inconsciemment un désir. D’ailleurs, elle ne va mettre aucune hâte à concrétiser son entrée dans la vie carmélitaine qui lui plaît à demi. Elle procrastine jusqu’en 1920.

  • La novice qui devient bien sœur Elia, comme annoncé par Thérèse, persévère bien que l’existence du carmel soit rude, surtout à l’époque. Il faut des grâces spéciales pour tenir dans de si mauvaises conditions spirituelles. L’explication de cette persévérance tient à une révélation qu’elle a eue en priant devant le crucifix de la chapelle ; elle dira : « Je Le regardais longuement et vis qu’Il était toute ma vie. » Dès lors, elle accepte tout pour rester avec son unique amour et le soulager un peu de sa Croix.

  • Quand elle tombe malade, comme Thérèse le lui avait prédit, elle insiste auprès de ses supérieures pour qu’on ne lui cache pas la gravité de son état car, dit-elle, « à la pensée d’aller bientôt retrouver Jésus, je mourrai de joie et non pas de maladie ». Elle a vingt-six ans et ce calme à l’approche de la mort manifeste une foi exceptionnelle en la vie éternelle et dans les récompenses célestes.

  • Longtemps avant, elle a annoncé qu’elle mourrait « un jour de fête ». Elle s’éteint à midi, le jour de Noël 1927.


En savoir plus

Teodora Fracasso est la quatrième enfant d’un couple de la petite bourgeoisie de Bari dans le sud de l’Italie. Son père est le patron d’une entreprise de peinture et de rénovation qui compte plusieurs employés. Beaucoup d’entre eux sont de mauvais chrétiens, ce qui choque profondément la petite fille qui se sent responsable du salut de ces hommes. Elle éprouve tôt un appel à la vie contemplative qu’elle croit réaliser chez les Dominicaines mais elle ne peut être reçue en raison de son jeune âge.

On est en pleine Première Guerre mondiale ; souffrances et malheurs s’accumulent autour d’elle. En attendant de prendre le voile, elle suit les cours d’une école professionnelle qui forme à la couture et la broderie et anime son groupe de prière. Elle assiste tous les jours à la messe car elle a une immense dévotion à l’Eucharistie. La jeune fille trouve aussi le temps de se consacrer aux œuvres de charité, assistant notamment les employés de l’entreprise familiale si leurs proches ou eux tombent malades. On attribuera à ses prières et son dévouement la conversion in extremis de plusieurs.

Elle a douze ans quand elle adhère à la Milice angélique, un groupe de prière inspiré par la spiritualité de saint Thomas d’Aquin, dont les membres, en général nettement plus âgés, s’engagent à rester chastes jusqu’au mariage. En réalité, il s’agit, dans l’esprit de Teodora d’un véritable vœu de chasteté qu’elle entend tenir bien qu’elle soit encore une enfant.

Malgré l’apparition de Thérèse de Lisieux l’appelant à la suivre au carmel et lui indiquant même son futur nom de religion, Mlle Fracasso tergiverse et ne se décide qu’en 1920, pour suivre une amie au carmel de Bari. Après quelques mois, elle se voit confier la charge de l’atelier de la maison qui possède une machine à broder, dont sœur Elia est la seule à savoir se servir. Mais ces compétences et sa grande douceur provoquent la jalousie de certaines religieuses qui lui font une vie d’enfer, jusqu’à obtenir qu’elle soit relevée de sa charge, écartée de toute responsabilité et condamnée à ne plus guère quitter sa cellule. Elle endure ce châtiment injuste sans se plaindre, heureuse de s’associer ainsi aux souffrances de Jésus. Finalement, convaincue que toutes les accusations portées contre Elia sont des calomnies, la prieure la nomme sacristine, emploi dans lequel elle s’épanouit lorsque, début décembre 1927, elle est saisie de terribles migraines dont elle minimise dix jours les souffrances. Le médecin enfin consulté diagnostique une méningite mais ne s’en inquiète pas. La veille de Noël, l’état de sœur Elia est désespéré. Imitatrice de Thérèse jusqu’au bout, elle promet qu’elle aussi passera son ciel à faire tomber une pluie de roses sur la terre. Ce sera le cas à peine aura-t-elle rendu le dernier soupir.

Jean-Paul II l’a béatifiée en 2006. Son dies natalis, l’anniversaire de sa naissance au Ciel étant le jour de Noël, sa fête a été transférée au mois de mai.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

Mariano Magrassi, Elia de Saint-Clément, un atome dans un brasier de feu, Éditions du Carmel, 2018.


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