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Les saints
France et Espagne
Nº 922
1752-1834

Ni moine ni prêtre : le récalcitrant de Dieu

Vers 1765, au seuil de l’adolescence, le jeune André-Hubert Fournet est convaincu d’une chose : il ne rejoindra pas la cohorte des cadets de sa famille, tant du côté paternel que maternel, qui sont entrés dans les ordres. Il le proclame d’ailleurs avec toute l’effronterie de son âge sur la page de garde d’un ouvrage de sa bibliothèque de collégien : « Ce livre appartient à André-Hubert Fournet, un brave garçon qui ne sera jamais ni moine ni prêtre. » Comme chacun sait, il ne faut pas dire « jamais ». Dieu va sérieusement bousculer les projets du récalcitrant.


Les raisons d'y croire

  • Cette vocation ne correspond a priori ni à ses goûts ni à ses penchants pour une vie facile, confortable et relativement oisive. Ses études l’ennuient, il met un terme prématuré à son cursus universitaire et, sur un coup de tête, s’engage dans l’armée. Le jeune homme de dix-neuf ans est en pleine révolte et manifeste des défauts de désobéissance, de paresse, d’irrespect, de gourmandise et de goût des plaisirs du monde.

  • À la fin d’un séjour chez son oncle, l’abbé Jean Fournet, curé d’Haims, le jeune homme accepte d’entrer au séminaire de Poitiers, mais c’est sans doute un peu par résignation. Son amour des mondanités, des réceptions, de la conversation et de la bonne chère l’occupe toujours beaucoup. Il est ordonné prêtre en 1776, puis nommé curé de sa paroisse natale, Saint-Pierre de Maillé. S’il ne donne pas de scandale, son comportement n’a encore rien d’édifiant. Mais la grâce le travaille en silence…

  • Un jour, au début des années 1780, l’abbé Fournet attend des amis à dîner. Il a fait préparer un excellent repas et dresser magnifiquement la table. Pourtant, lorsqu’on frappe à sa porte et qu’il ouvre, ce ne sont pas ses hôtes qu’il découvre, mais un mendiant venu demander l’aumône. Pressé de se débarrasser de lui avant l’arrivée de ses invités, le prêtre lui met un morceau de pain dans les mains et le renvoie, en prétendant qu’il n’a pas d’argent. Le pauvre le regarde alors étrangement et lui lance, avant de disparaître : « Pas d’argent ?! Votre table en est couverte ! » Saisi d’une honte affreuse, André-Hubert lui court après, mais sans parvenir à le retrouver. Il se demandera toujours, bouleversé, si ce visiteur importun n’était pas le Christ lui-même, apparu sous l’aspect d’un pauvre, comme dans tant de vies des saints, pour lui ouvrir les yeux sur sa conduite.

  • Le fait est que, du jour au lendemain, il change entièrement : il se consacre au soin de sa paroisse, se prive et jeûne, lui, le gourmet, pour venir en aide aux pauvres qu’il visite désormais et aux malades qu’il prend en charge et soigne.

  • Ce qui manifeste la profondeur de sa conversion, c’est qu’il ne profitera pas de la Révolution pour quitter les ordres. Ayant refusé le serment constitutionnel schismatique en 1791, l’abbé Fournet est expulsé de sa cure et exilé en Espagne. Qu’il renonce, par fidélité à l’Église, à sa sécurité et au peu de confort qui lui restait prouve le retournement qui s’est opéré en lui. Il n’est plus attaché aux fausses sécurités du monde.

  • Réfugié en Navarre, il est obsédé par la pensée de ses paroissiens abandonnés, privés des sacrements. André-Hubert fait partie de ces prêtres qui décident de rentrer en 1795, mais à leurs risques et périls car en 1797, la chasse aux prêtres réfractaires est relancée. Il désobéit à la législation qui leur donne quinze jours pour quitter le territoire, tout en sachant que son choix peut lui coûter la vie. Le souci des âmes prime désormais sur tout pour lui, même sur sa propre sauvegarde, et son abandon à la Providence est absolu.


En savoir plus

Neuvième enfant de Pierre Fournet et de Florence Chasseloup, André-Hubert naît le 6 décembre 1752 à Saint-Pierre de Maillé. Élève médiocre et dissipé, attiré par les plaisirs de l’existence, « bon garçon » comme il se décrit lui-même, c’est-à-dire un joyeux drille, il se révolte contre la carrière ecclésiastique à laquelle ses parents le croient promis. Pourtant, sa pieuse mère ne cesse de prier pour que ce fils rebelle accepte le sacerdoce. Elle lui répète souvent : « Un jour, vous célébrerez pour moi le saint sacrifice de l’autel. » Il devient prêtre effectivement en 1776, après maintes péripéties et sans avoir encore pleinement embrassé sa vocation. L’irruption providentielle d’un pauvre importun, un soir qu’il reçoit somptueusement à souper, lui fait soudain prendre conscience qu’il est, sinon un mauvais prêtre, du moins un prêtre tiède.

Converti d’un coup, il va, jusqu’à la Révolution, se vouer aux œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles avec une ardeur édifiante. Après avoir refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé, il doit s’exiler en Espagne, mais rentre en France au lendemain de la chute de Robespierre, qui met fin à la Terreur et au pire de la persécution contre les catholiques. Bien que l’accalmie cesse en 1797, après le coup d’État du 18 fructidor an V, l’abbé Fournet refuse d’abandonner une seconde fois sa paroisse. Il passe dans la clandestinité, malgré sa quarantaine sonnée, âge alors déjà avancé. Il continue son ministère interdit, tout en sachant qu’il risque, s’il est pris, soit la déportation à Cayenne, (« la guillotine sèche » comme on dit, car les prisonniers y meurent aussi sûrement que sur l’échafaud, mais sans témoins de leur martyre), soit l’exécution immédiate sans autre forme de procès. Fournet brave tout afin d’assurer à son canton du Poitou la messe et les sacrements.

Il confiera, dans sa vieillesse, avoir dit plus de messes de minuit que quiconque. C’est au cours de l’une de ces cérémonies interdites qu’il rencontre une jeune fille de la noblesse locale, Jeanne-Élisabeth Bichier des Ages, dont il devient le directeur de conscience. Avec elle, en 1807, il fonde la communauté des Filles de la Croix, dont il devient le supérieur, sans renoncer pour autant à sa cure de Saint-Pierre de Maillé, qu’il a récupérée et qu’il administrera jusqu’en 1820. Il se retire alors à La Puye, ancienne maison fille de l’abbaye de Fontevraud devenue maison mère de sa congrégation. Il y meurt le 13 mai 1834, épuisé par une vie d’austérité et de travaux apostoliques incessants. Pie XI le canonise en 1933.

Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages pour la plupart consacrés à la sainteté.


Aller plus loin

Charles Antoine Cousseau, André Hubert Fournet, un prêtre poitevin. Réédition 2006.


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