La vie de charité de Marguerite d’Youville, entièrement confiée à la Providence
Le soir tombe vite au Québec en hiver, et l’on y a l’habitude des aurores boréales, mais, ce soir du 23 décembre 1771, à Montréal, tout le monde comprend que le phénomène céleste en train d’embraser l’horizon est d’une autre sorte : une immense croix lumineuse brille au-dessus de la ville. Dans un moment, l’on saura qu’elle est apparue précisément à l’instant où madame d’Youville rendait l’âme, tel un sceau posé sur la vie et l’œuvre de cette femme exceptionnelle, qui aura pourtant souvent été l’objet du mépris et des insultes de ceux pour lesquels elle se dévouait inlassablement.
Les raisons d'y croire
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Rien ne prédisposait Marie-Marguerite Dufrost de Lajemmerais à devenir, au terme d’une vie de déconvenues, d’épreuves, de souffrances, de sacrifices et de dévouement, la première sainte du Canada. Dieu l’a destinée à de grandes choses que la jeune femme n’aurait pu imaginer.
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Mais tout cela se fera dans le drame et la douleur. Elle surmonte la série de malheurs et de difficultés qui tisseront son quotidien : mariage difficile, décès de plusieurs de ses enfants, maltraitance, ruine financière, veuvage… Et au lieu de l’amertume ou du repli, elle transforme ces souffrances en don total de soi et parvient à s’oublier sans cesse pour les autres. Le christianisme affirme que la Croix, unie au Christ, devient source de vie : Marguerite en est une illustration concrète et crédible.
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Par exemple, elle prend soin, des mois durant, de sa brute de mari lorsqu’il rentre, en 1730, très malade. Marguerite s’ingénie à lui assurer une mort chrétienne. Le pardon des offenses, la compassion, la miséricorde et la charité ne sont pas de vains mots pour elle, et elle vit véritablement les exigences évangéliques.
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À trente ans, madame d’Youville devient veuve, avec deux fils qu’elle n’a pas de quoi nourrir, car son mari ne lui a laissé que des dettes colossales. Pourtant, au lieu de désespérer de leur situation ou de chercher des solutions humaines, elle jette tous ses tracas dans le cœur de Dieu et s’en remet à lui pour être secourue. Elle fera preuve d’un abandon semblable tout au long de sa vie, car sa confiance totale en la Providence divine n’a jamais été déçue.
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Marguerite met l’Évangile en pratique, ce qui la conduit à poser des actes que d’autres jugeraient irraisonnables et même gravement imprudents. C’est le cas, alors qu’elle n’a plus de quoi faire vivre sa famille, quand elle recueille chez elle une vieille aveugle qui, sans elle, serait morte de faim et de froid. En réponse à sa générosité, ses difficultés se règlent, de sorte qu’elle peut subvenir aux besoins de tous.
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Le secret de madame d’Youville, c’est sa dévotion à la Première Personne de la Trinité. Si vraiment Dieu est Père, ce qui pour elle ne saurait être mis en doute, il aime ses enfants et, pourvu que ceux-ci lui fassent aveuglément confiance, il prend soin d’eux en toutes choses et pourvoit à leurs besoins sans qu’ils aient à s’en inquiéter. Marguerite dira un jour, ce qui résume sa vie : « Je laisse tout à la Providence divine. Ma confiance est en elle. Tout se passera donc de manière agréable à Dieu. »
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Le 31 décembre 1737, Marguerite se voue à Dieu et, réunissant autour d’elle des veuves et des célibataires pieuses, fonde ce qui deviendra la congrégation des Sœurs de la Charité de Montréal, qui se donne pour objectif de secourir toutes les détresses matérielles de la ville et des environs. Cette œuvre de charité se répandra rapidement au Canada, aux États-Unis et ailleurs, servant encore aujourd’hui les plus vulnérables. Cette fécondité au-delà de la mort est un signe que l’œuvre est portée par une grâce qui dépasse la seule initiative humaine.
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Le succès de la congrégation est d’autant plus étonnant que la tâche qui lui incombe est démesurée : il n’existe rien et les besoins sont immenses. La fondatrice n’a pas un sou vaillant mais ne s’en préoccupe pas, certaine que le Ciel y pourvoira, en dépit des avertissements de ceux qui la croient folle. Grâce à elle, Dieu va confondre la sagesse humaine.
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Un prêtre de passage lui fait une curieuse prédiction : « Ne craignez pas, ma fille. Dieu a des vues sur vous. Vous relèverez de ses ruines une maison qui s’écroule. » Cette prophétie se réalisera quand il lui sera demandé, sans d’ailleurs lui en fournir les moyens, de reprendre l’hôpital, seul service social de Montréal, fondé en 1694, qui périclite depuis quelques années et que les autorités veulent fermer. Contre tout bon sens, elle n’hésite pas et, toujours sans argent, refuse d’exclure la moindre personne en détresse qui réclame son aide. Sa confiance est payante, et le pain quotidien ne fera jamais défaut à l’œuvre pourtant surpeuplée.
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Un miracle médical attribué à l’intercession de Marguerite d’Youville fut authentifié et reconnu : la guérison inexplicable d’une jeune femme atteinte d’une leucémie myéloblastique en 1978. Cet événement a été jugé non explicable par la science médicale et reconnu par la Congrégation pour la cause des saints, ouvrant la voie à sa canonisation par Jean-Paul II en 1990.
En savoir plus
Née à Varennes, au Québec, le 15 octobre 1701, issue de la troisième génération de colons français installés au Nouveau Monde, Marie-Marguerite Dufrost de Lajemmerais devrait, comme ses aïeules avant elle, prendre soin d’un mari qui partagerait son temps entre la mise en valeur de leurs terres, l’exploration, la chasse, la guerre, tantôt avec les Indiens tantôt avec les Anglais et souvent avec les deux, et avoir au moins une douzaine d’enfants dont la plupart mourraient en bas âge. Ce sera d’ailleurs son existence pendant un temps.
Marguerite est fiancée à un jeune homme de la petite noblesse québécoise, dont elle est amoureuse, mais ses parents les obligent à rompre quand madame Dufrost, devenue veuve, déroge en se remariant avec un aventurier irlandais roturier de mauvaise réputation. Devant le scandale de cette mésalliance, la famille s’installe à Montréal où, à vingt et un ans, âge tardif pour son milieu, la jeune fille se résigne à épouser François d’Youville, garçon qui semble convenable et attentionné. Ce n’est qu’une fois mariée qu’elle comprendra son erreur : Youville est un trafiquant qui vend de l’alcool frelaté aux Indiens et que l’on méprise pour cela, doublé d’un coureur de dot qui n’a épousé Marguerite que pour s’emparer de la sienne. Il est joueur, buveur et violent, transforme son foyer en enfer et, lorsqu’il part des mois entiers, c’est sa belle-mère qui traite Marguerite en domestique méprisable et la maltraite, malgré les fatigues de ses grossesses répétées – elle aura six enfants en huit ans –, et le chagrin que lui causent la mort de quatre d’entre eux. Pourtant, Marguerite endure tout, offrant ses peines à Dieu et prenant soin de l’odieuse vieille dame.
Devenue veuve, après huit ans de ce mariage malheureux et la mort de quatre de ses enfants, Marguerite d’Youville est accablée de tracas. Elle décide d’abandonner tous ses soucis à Dieu et de ne se préoccuper de rien, sinon de faire toujours et en tout sa volonté. Seule une âme déjà parvenue à un haut degré de sainteté peut s’exprimer ainsi, car ce qui est agréable à Dieu est parfois très éloigné de ce qui nous plairait et implique souvent des peines et des croix dont nous nous passerions volontiers…
En 1737, ses deux fils devenus prêtres, elle décide de vouer sa vie à Dieu et au soulagement de la détresse de ses prochains. Elle fonde les Sœurs de la Charité de Montréal et reprend ensuite le vieil hôpital de la ville, unique structure d’aide sociale qu’elle sauve de la disparition avant de lui donner une nouvelle ampleur en accueillant aussi bien les malades, les handicapés, les blessés, les déments que les orphelins et les vieillards sans appui. Elle se fait un devoir de secourir tous ceux qui en ont besoin, même si l’argent lui manque, mais son abandon parfait à la Providence y supplée en toutes circonstances.
Au début de la guerre de Sept Ans, qui finira en 1763 par la perte du Canada français et son annexion par l’Angleterre, madame d’Youville soigne aussi les blessés ennemis, et, prévenue que des soldats anglais sont prisonniers de tribus indiennes alliées de la France, dont les guerriers, même catholiques, se sont promis de les mettre à mort avec la cruauté ancestrale, la vieille dame ose se rendre dans ces villages amérindiens pour rappeler la loi du Christ aux Hurons et aux Algonquins, puis leur rachète leurs otages qu’elle sauve d’une mort atroce, ce qui la fait passer à Montréal pour une collaboratrice à la solde de l’ennemi. On l’accuse aussi d’être allée chez les Indiens relancer les trafics de son époux et de fabriquer de l’alcool de contrebande dans les caves de l’hôpital, véritable source de ses perpétuels et inexplicables revenus !
Une nuit d’hiver 1766, le feu ravage, sans faire de victimes, les bâtiments de l’hôpital ; personne n’intervient pour éteindre le sinistre, dont la foule trouve la couleur bleutée des flammes caractéristique de l’alcool qui brûle, preuve du bien-fondé de ses soupçons. Devant l’affolement des religieuses, les méchants s’écrient : « Mais voyez donc ces sœurs ! Elles sont grises ! », ce qui veut dire saoules… Marguerite n’est enivrée, on le comprendra un jour, que de l’amour de Dieu. Elle aura l’audace de tirer gloire de ce méchant surnom de « sœurs grises », sans rapport, comme on le pense souvent, avec la couleur de leur habit, de sorte que cette appellation leur restera.
Face au désastre, elle s’agenouille dans la neige, de même que ses religieuses, et entonne un triomphal Te Deum. À ceux qui la pensent devenue folle, elle rétorque qu’il est nécessaire « de remercier le Ciel qui leur fait la grâce de leur envoyer cette croix », ajoutant que la communauté était trop riche pour plaire à Dieu. Malgré son âge, elle va tout rebâtir. On ne se permettra plus jamais de se moquer d’elle et, cinq ans après, le Ciel, au soir de sa mort, rendra publiquement hommage à sa sainteté méconnue.
Spécialiste de l’histoire de l’Église, postulateur d’une cause de béatification, journaliste pour de nombreux médias catholiques, Anne Bernet est l’auteur de plus d’une quarantaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à la sainteté.
Aller plus loin
Étienne-Michel Faillon, Vie de madame d’Youville, Montréal, 1852.
En complément
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Berthe Laflamme Jetté, Vie de la vénérable Marguerite d’Youville, 1900. Disponible en ligne .
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Le Vatican propose également une biographie .
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Le site Internet des Sœurs grises de Montréal.
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L’article du Codex Dei : « Sainte Marguerite d’Youville (1701 – 1771) protège sa communauté ».